Lhassa? Lhassa!

Lhassa? Lhassa!

Traduction de 拉萨?拉萨!par Tsering Woeser, 17 octobre 2011

À l’époque des réformes des années 1980,  Lhassa était l’endroit vers lequel l’ensemble de l’élite tibétaine tournait son regard.  J’ai vu plusieurs jeunes gradués tibétains qui, ayant la possibilité de s’établir à Pékin, à Shanghai ou dans d’autres métropoles, leur préférèrent de plein gré le travail et la vie bien moins prospères de Lhassa. C’est au printemps 1990 que j’ai moi-même quitté la région du Kham pour revenir à la terre qui m’a vu naître, Lhassa, à l’intérieur de la Fédération artistique et littéraire tibétaine, où se trouvaient d’ailleurs plusieurs Tibétains originaires de l’Amdo.

À cette époque, Lhassa attirait les Tibétains de tous horizons tel un aimant. Les commerçants de l’Amdo et du Kham se pressaient à Lhassa pour y établir leurs commerces, tout comme les moines qui arrivaient en pèlerinage pour, selon la tradition, étudier dans les trois grands monastères. Comme par le passé, Lhassa était considérée par les Tibétains de différentes régions comme le centre, et ceux-ci cherchaient à acheter un logement pour s’y établir et à s’y faire délivrer un certificat de domiciliation.  Malgré les nombreux problèmes rencontrés à Lhassa à cette époque, de même que la répression qui s’abattit sans relâche pendant trois ans sur les manifestations, il y avait alors, plus qu’aujourd’hui, un espace d’opportunités vis-à-vis la liberté et la détente.

Aujourd’hui, tout a changé. Des parents venus du Kham pour visiter leur fille, donnée en mariage à un homme de Lhassa, sont profondément tristes au moment du départ, parce qu’elle aura à vivre dans une ville constamment dans la mire des fusils. Dans la rue, les soldats se déchaînent, les moines se font insulter. D’une ville sainte, Lhassa s’est transformée en un endroit sans pitié, où l’abjecte dépravation côtoie l’ivrognerie morbide.

Les moines de l’extérieur désirant venir à Lhassa doivent posséder papiers et certificats, sans quoi il est impossible de passer les nombreux postes de contrôle. Les Maîtres cherchent à fuir Lhassa pour retourner vers les terres Han. Les moines de Lhassa doivent être prudents, portant le plus possible des vêtements civils en public. Dans les temples au cœur des villes historiques, il est commun d’apercevoir des policiers antiémeutes armés arrêter arbitrairement les moines portant la kasaya ou les jeunes gens portant les habits traditionnels tibétains, procédant à des fouilles et des contrôles d’identité. Les Maîtres vivant encore à Lhassa tendent à ne pas sortir de chez eux et restent comme cloisonnés. Il y a aussi la délation entre Tibétains, où même en famille on n’ose pas parler librement, de peur que l’un ou l’autre soit une taupe ou un mouchard de la police. Les étrangers ont largement diminué en nombre, on impose aux touristes toutes sortes de restrictions et la plupart des ONG et des institutions internationales furent expulsées.

Les entreprises familiales tibétaines ont réduit leur commerce ou déménagé vers d’autres provinces et villes chinoises pour se développer. Même si ces dernières s’adaptent mal au climat, à la langue et à la vie des régions Han, elles peuvent à tout le moins avoir un peu moins peur. À partir de 2008, plusieurs figures tibétaines ayant remporté du succès furent emprisonnées, faisant craindre le pire pour les entrepreneurs et les commerçants tibétains. Personne ne sait de quoi demain sera fait et la richesse accumulée difficilement pendant une dizaine d’années peut disparaître en l’espace d’une nuit en raison d’accusations criminelles sans fondement. Raisonnant selon le principe bouddhiste, un entrepreneur familial explique de manière imagée : telle une fourmi, une personne transporte et accumule petit à petit sa richesse, alors qu’un ours peut d’un coup de patte tout détruire; inutile de parler de notre maigre fortune à chacun, la richesse de notre peuple accumulée au cours des centaines et des milliers d’années, le parti communiste ne l’a-t-il pas détruite de même!

La force centripète de Lhassa envers les Tibétains s’est apparemment affaiblie, car les multiples problèmes qui y sont présents dépassent de loin ceux des autres endroits. Obtenir un passeport, par exemple, est devenue pour la majorité des Tibétains un rêve. Même obtenir un permit frontalier pour aller en pèlerinage au mont sacré Gang Rinpotché n’est pas facile. Bien que l’on bâtisse à Lhassa des quartiers et plusieurs logements, les immeubles vacants y sont nombreux. Si auparavant les Tibétains de l’Amdo et du Kham allaient à Lhassa pour acheter un logement, ce sont maintenant les gens de Lhassa et des autres régions centrales qui vont s’établir au Sichuan : ils seraient 200,000 Tibétains à Chengdu. Une partie importante de ces gens constituait originellement les clients du marché immobilier de Lhassa, mais ils refusent désormais de vivre sous l’ombre de la terreur.

Bien sûr, la répression des Tibétains ne se limite pas à Lhassa, mais les autres régions sont comparativement plus libérales. À preuve, une petite histoire dont je fus témoin : de la fin juillet au début août, j’ai voyagé des régions tibétaines du Qinghai à celles du Sichuan. Tout au long de ma route, j’ai pu apercevoir que les temples et les maisons affichent ouvertement des icônes à l’effigie du Dalaï-lama. Les autorités locales sont passées d’une politique originellement d’un sévère interdit à la politique du « fermer les yeux », parce qu’ils n’ont pas les capacités de réagir ou par peur de provoquer des protestations plus grandes encore. Ce genre de compromis est impossible à Lhassa. Les quelques temples où étaient peintes des murales à l’effigie du Dalaï-lama furent à la demande des unités spéciales modifiées : on leur ajouta une barbe. Leur but étant que les visiteurs et les croyants ne puissent reconnaître le Dalaï-lama.

2011-10-13,Lhassa

Tous droits réservés sur les photos et textes Tsering Woeser 2011. Traduction par F.D., 2011. Ne pas reproduire sans permission.

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