Le Tibet brûle

Le Tibet brûle

Traduction de 图伯特在燃烧 par Tsering Woeser, 18 octobre 2011 

Ce soir, j’ai appris l’immolation d’un autre moine tibétain par internet. Dans la province du Tibet oriental de Kham (dans l’actuelle préfecture de Garze au Sichuan), Dawa Tsering, 38 ans (voir portrait plus loin), s’est immolé aujourd’hui (25 octobre) dans la cour du monastère lors d’une cérémonie de danse traditionnelle organisée dans le cadre d’une assemblée religieuse. Au moment de l’immolation, il s’est mis à crier « Laissez l’Honorable Dalaï-lama revenir au Tibet! Il n’y pas de droit de l’homme au Tibet! ». Le brasier fut éteint par les moines et les croyants rassemblés au monastère, qui l’amenèrent par la suite à l’hôpital, où on réussit à lui sauver la vie. Selon les informations disponibles, on le ramena plus tard au monastère, gravement blessé. La préfecture tibétaine de Garze fut aussitôt entièrement scellée par des troupes armées. Dawa Tsering est le 11e moine tibétain à s’immoler à l’intérieur du Tibet depuis 2009.

Le 27 février 2009, Tapey, moine du monastère de Kirti de la préfecture Ngawa de l’ancienne province d’Amdo, âgé de 24 ans, s’immola. Il s’agit peut-être du premier cas où, à l’intérieur du Tibet, on manifesta sa volonté par l’immolation. J’écris dans mon article « Les leçons de la mort charnelle et du sacrifice de Tapey » : « Il a levé haut l’image de Gyara Rinpoche et la bannière du lion des neiges et il a allumé sa tunique trempée par l’essence. Enrobé par les flammes, il s’est engagé dans la rue, pour protester contre les ténèbres qui enveloppent la terre tibétaine ».

Deux ans plus tard, le 16 mars 2011, toujours dans le monastère de Kirti, un jeune moine de 20 ans, Phuntsok Jarutsang, s’immola à son tour. Selon le récit des Tibétains locaux, j’ai pu dépeindre la scène dans un autre article: « Seul, il quitta son monastère – sous la surveillance stricte de la police militaire – et entra dans l’avenue éclairée par le soleil de l’après-midi. Soudain, il se transforma en boule de feu ardente. Sa voix s’éleva alors du brasier : « Laissez Gyara Rinpoche revenir au Tibet! Le Tibet a besoin de liberté! ». Les passants le regardaient, pris de stupeur, alors que la rue se remplie entièrement de forces antiémeutes, de policiers, de militaires, d’agents en civil, tous portant des armes. Ils l’entourèrent aussitôt et se mirent à battre sauvagement de leur gourdin – mais battaient-ils les flammes ou frappaient-ils Phuntsok? ».

Depuis ce jour jusqu’à hier, le 17 octobre 2011, huit autres cas d’immolation se produisirent l’un après l’autre en l’espace de quelques mois à peine : Tsewang Norbu, 29 ans, du monastère Nyitso du compté de Dawu, dans l’ancienne province de Kham; Lobsang Kalsang, 18 ans; Lobsang Konchok, 18 ans; Kelsang Wangchuk du monastère de Kirti, 17 ans; Choephel, 19 ans; Khayang, 18 ans; Norbu Damdul du monastère de Kirti, 19 ans, qui en raison du climat de répression extrême fut forcé de quitter la vie monastique. Hier enfin, l’immolation de la jeune nonne Tenzin Wangmo, 20 ans, de la préfecture Ngawa, suscita un profond deuil.

Quel est le sens de ces immolations? Équivalent-elles à un suicide? L’immolation de tant de moines tibétains est-elle semblable au « bouddha vivant » qui vendit son âme,  comme l’affirme Jia Deng, coprésident de la société bouddhiste du Sichuan : « Le suicide est une transgression extrêmement grave. Tous les motifs menant à l’autodestruction contredisent la nature humaine et les immolations successives des moines suscitent l’incompréhension et la répulsion de l’ensemble de la société. » ?

Aujourd’hui encore, 48 ans après les faits, le monde se souvient du moine bouddhiste vietnamien qui s’immola au centre de Saigon. Le peuple le révère encore comme un grand martyr et une statue de bronze lui fut dédiée au centre de la place, répliquant la scène tragique de l’immolation. Ce moine s’appelait Thich Quang Duc, âgé alors de 67 ans, et laissa avant son immolation ce dernier message : « Avant de fermer mes yeux pour rejoindre Bouddha, j’ai prié le président… de traiter le peuple avec compassion, de réaliser ses promesses d’égalité religieuse… J’appelle l’ensemble des religieux et des croyants bouddhistes à se sacrifier si les circonstances l’exigent pour protéger le bouddhisme. » Voilà précisément le souhait que les dix moines tibétains exprimaient lors de leur immolation!

Suite à l’immolation de Thich Quang Duc, six autres nonnes s’immolèrent dans les rues du Vietnam. Un grand moine vietnamien expliqua et évalua très justement les actions de ces martyres : « Le monde journalistique qualifie leurs actions de suicide, mais en vérité, cela n’a rien à voir avec le suicide… Avant leur immolation, ces moines laissèrent des messages expliquant que leur but était d’alerter, de toucher le cœur des oppresseurs et d’appeler le monde à tourner son attention vers la persécution du peuple vietnamien ».

L’immolation vient prouver que les choses qu’ils affirment sont extrêmement importantes… Le moine vietnamien qui s’immole rassemble toutes ces forces et sa volonté pour démontrer qu’il est prêt à endurer d’énormes douleurs pour protéger son peuple… Par le biais de l’immolation, il nous montre que sa volonté ne peut être considérée comme une simple destruction; au contraire, il s’agit d’une action créatrice que de souffrir et même de mourir pour son peuple. Il n’y pas là de décision égoïste ».

En vérité, ce sont les despotes inhumains et l’odieux gouvernement qui ont allumé l’ardent brasier des moines bouddhistes et du peuple! Tout comme l’affirme la tibétologue Katia Buffetrille, de retour d’un récent d’un voyage dans la région tibétaine : « Au monastère de Kirti, les moines ont complètement perdu espoir, car leur situation ne cesse d’empirer. La seule réponse des autorités locales est la répression… mais ces méthodes répressives ne peuvent que provoquer une crispation des relations. J’ai définitivement vu des tracts locaux, affirmant que si la situation ne changeait pas, plusieurs autres moines se préparent à sacrifier leur vie. »

18 octobre 2011,Pékin

Tous droits réservés sur les photos et textes Tsering Woeser 2011. Traduction par F.N.D., 2011. Ne pas reproduire sans permission.

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