« Tibet » est un signe gravé sur notre front et notre âme

« Tibet » est un signe gravé sur notre front et notre âme

Traduction de “西藏”是刻在额头和心灵的印记 par Tsering Woeser, 1 novembre 2011

Un artiste tibétain a réalisé une chose extraordinaire. Au grand étonnement de tous et à ses risques et périls, il a réussi à faire sortir furtivement de l’intérieur du territoire strictement contrôlé du Tibet 20 tonnes de terre, profondément imprégnée de l’odeur de notre patrie. Il s’agit de Tenzing Rigdol, un jeune tibétain en exil de 29 ans.

Lorsque j’ai pu voir en ligne sa photographie sur un média indien, je me suis rappelé que l’exposition d’art contemporain tibétain « Le soleil brûlant du Tibet », organisée l’automne dernier à Pékin, avait présenté quelques-unes de ses créations. Une peinture faite à partir de son autoportrait, recouvert d’écriture tibétaine, me laissa une impression profonde. À l’exposition, j’ai chuchoté à mon ami que sans doute peu de personnes arriveront à deviner quel est le livre représenté dans les mains de l’artiste. Apercevant la couverture, nous avions immédiatement reconnu qu’il s’agissait d’un livre de l’Honorable Dalaï-lama. Bien sûr, le visage de l’Honorable fût méticuleusement camouflé par l’artiste, autrement on aurait interdit son exposition à Pékin.

Une année plus tard, Tenzing Rigdol avec sa persévérance et sa surprenante imagination, créa une autre œuvre. Cette fois au cœur de la communauté tibétaine en exil, à Dharamsala, il organisa une exposition avec pour thème « Notre patrie, notre peuple ». Le sol apporté de la patrie consola le cœur d’innombrables exilés, autant ceux ayant quitté il y a un demi-siècle que la jeunesse ayant traversé les montagnes enneigées pour fuir les fusils, ou encore les adultes, nés dans un pays étranger et qui jamais ne posèrent les pieds au Tibet. Tous retinrent leurs larmes en adoration, s’agenouillant et baissant la tête afin d’offrir un khata devant l’icône du Dalaï-lama et le drapeau du lion des neiges dressés sur « la terre du Tibet ». Ils se promenèrent ensuite sur le sol amené directement de leur pays, ou bien joignirent les deux mains comme s’ils pouvaient apercevoir le paysage de leur maison, et vinrent ainsi compléter avec l’artiste cette œuvre à l’importance épique.

La participation de l’Honorable Dalaï-lama mérite particulièrement de rester gravée dans nos mémoires. Au moment d’organiser l’exposition, Tenzing Rigdol obtint une audience auprès de l’Honorable pour lui offrir un peu de la terre de notre pays. Aussitôt, l’Honorable traça de sa main sur la terre le mot « Tibet » en lettres tibétaines. C’est la terre de laquelle l’Honorable fut séparé pendant 52 ans, et même s’il ne s’agit que d’une petite boîte sur laquelle on ne peut même pas poser le pied, son origine est néanmoins pleine de promesses, impliquant un retour prochain et apportant au six millions de Tibétains la vision d’une prochaine réunion de l’Honorable avec sa terre tibétaine.

Un journaliste de la Radio Free Asia, Zhuo Gala, dans son émission « Ligne ouverte » interviewa l’artiste Tenzing Rigdol. En l’écoutant, mon cœur ne put rester calme et mes larmes coulèrent plus d’une fois. Dans cette exposition, les Tibétains ayant souffert la douleur de l’exil de leur pays natal purent donner libre cours à leurs émotions les plus intimes, retrouvant le sol de leur pays. Le témoignage d’un jeune me toucha particulièrement. Entre deux sanglots, il dit : « Moi, au karma malheureux et né en exil, je n’ai jamais pu voir la terre de mon pays, et aujourd’hui enfin, je l’ai vu ». J’ai répété cette phrase à Wang Lixiong, qui me répondit ainsi : « Même si l’exil est malheureux, les Tibétains en exil ont une rétribution positive de karma, car ils peuvent voir le Dalaï-lama, et vivre ensemble avec le Dalaï-lama un même exil ».

Cette phrase me fit immédiatement observer ma situation et la situation de tous les Tibétains de l’intérieur. Je me rappelle ma jeunesse à Chengdu, mes longues discussions avec quelques Khampas dans la trentaine, employés de bureau ou professeurs, qui ne peuvent recevoir de passeport afin de réaliser leur souhait de rencontrer l’Honorable, et pour cette raison soupirent sans cesse.  Plus tard, je leur ai demandé que se passerait-il si un jour l’Honorable venait à nous quitter. Je n’aurais pas dû prononcer cette question, car ils baissèrent tous immédiatement la tête, et lorsqu’ils la relevèrent, leurs visages étaient couverts de larmes : « Nous sommes déjà des hommes au karma malheureux, tous les Bodhisattva devraient nous prendre en pitié et ne pas nous laisser avec un tel regret jusqu’à la fin de nos jours », « si un tel jour arrive, si l’Honorable ne peut revenir au Tibet, alors tous se soulèveront, même les gens comme nous se soulèveront, et la fureur des Tibétains enflammera le pays tibétain tout entier »

Pour dire vrai, les Tibétains de l’intérieur comme de l’extérieur, en raison d’une même souffrance et perte, ne sont plus les maîtres de leur pays, même ceux qui continuent à vivre sur leur terre : tous ont perdu leur maison. Lorsque l’Honorable a tracé sur « la terre du Tibet » le mot « Tibet », il l’a gravé sur notre front et sur notre âme ; nous n’oublierons jamais le nom de cette terre, que l’on appelle en vérité « Tibet ».

1 novembre 2011, Pékin

Tous droits réservés sur les photos et textes Tsering Woeser 2011. Traduction par F.N.D., 2011. Ne pas reproduire sans permission.

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