Qui sont les vrais « orientalistes » ?

Qui sont les vrais « orientalistes » ?

Traduction de 谁才是“东方主义” par Tsering Woeser, juillet 2011

Le mouvement de protestation qui éclata au Tibet en 2008 engendra une réflexion très intéressante dans la communauté mainstream des scientifiques et des écrivains chinois.

Entre autres, le professeur Wang Hui de l’Université Tsinghua, s’avouant lui-même « non-spécialiste de la question tibétaine », et le professeur Shen Weirong de l’Université du peuple de Chine, un « expert sur le Tibet », ont tous deux publié des écrits à ce sujet. Dans leurs ouvrages, ils critiquent à l’unisson l’Occident pour « son complexe » et « son mythe » de Shangri-la, qui émaneraient en fait de son fort penchant mystificateur pour « l’Orientalisme »

Cette soi-disant « Shangri-la » nous vient du roman « Horizon perdu », écrit par l’Anglais James Hilton il y a plus de 70 ans. Ce livre ayant connu un grand succès, il fut transposé à l’écran par Hollywood (1) et le nom « Shangri-la » fut intégré dans le vocabulaire anglophone par le Dictionnaire académique britannique,  sous la définition de « paradis terrestre ». Shangri-la est ainsi devenu symbole de paradis, diamétralement opposé à l’enfer, qui s’incarne dans la culture chinoise sous la forme du Domaine de Yama.

Il s’agit vraiment d’un paradoxe que ce « Shangri-la », ridiculisé comme « orientaliste » par les savants chinois, se soit finalement matérialisé devant leurs yeux. En 2001, la ville de Gyalthang, capitale de la Préfecture autonome tibétaine de Deqen, dans la province du Yunnan, se rebaptisa officiellement en Shangri-la. Bien sûr, c’est là une mesure ayant un fort arrière-goût gouvernemental, qui vise à développer le tourisme et à attirer plus de visiteurs chinois et étrangers. Et ce n’est pas la première fois que ce petit coin de la région tibétaine orientale de Kham, dont le nom original est Gyalthang, change d’appellation selon les circonstances : il y a 50 ans, il fut renommé en Zhongdian, jusqu’à son brusque changement en Shangri-la récemment.

Il n’est pas faux de souligner que cette attitude, qui consiste à se conformer avec joie à l’imaginaire de l’autre, n’est qu’une manière d’amorcer une profitable carrière. Monsieur Wang Hui se dit d’ailleurs très déçu de cela et considère que cette tendance à la sacralisation du Tibet par l’Occident a déjà infecté la Chine. N’est-ce pas là avouer que la Chine diabolisait auparavant le Tibet et commence aujourd’hui à s’accorder avec l’Occident? Ou bien que l’Occident a enfin réussi à influer sur la tendance de la Chine à diaboliser le Tibet?

Je l’ai déjà écrit : en réalité, le Tibet n’est pas une « Terre pure » telle que rêvée par plusieurs, ni une terre souillée imaginée par d’autres; le Tibet est semblable à n’importe quel autre endroit de notre planète, un endroit où vivent des gens. Seulement, en raison de sa croyance, le Tibet est un endroit qui resplendit de la couleur vermeil (la couleur de la tunique des moines). De tout temps, il existe donc deux approches classiques envers le Tibet : la diabolisation et la sacralisation; les deux ayant la même conséquence : dénaturer la réalité du Tibet et des Tibétains.

Peut-être faut-il demander à ces savants chinois s’ils approuvent ou non les conclusions du Parti communiste à l’égard du « vieux Tibet », à savoir « l’endroit le plus réactionnaire, le plus obscurantiste, le plus cruel et le plus sauvage »? Admettent-ils que l’attitude de la Chine est encore plus « orientaliste », d’autant plus qu’il s’agit de ce genre d’orientalisme qui diabolise le Tibet? Et plus particulièrement, lorsque la société civile occidentale se montra solidaire des Tibétains en 2008, ne se sont-ils pas questionnés : pourquoi, tant d’années après la « libération », les « esclaves émancipés » se sont encore soulevés contre les gens venus les « libérer »? Pourquoi, partout au grand Tibet, parmi les innombrables manifestants qui marchèrent dans les rues et chevauchèrent dans les plaines, presque tous étaient des Tibétains nés après la « libération »?

Ils se complimentent mutuellement pour leurs critiques pleines « de logique et de conscience » à l’endroit de l’Occident, mais en définitive, ils n’écrivent pas un seul mot sur la tendance ancienne et déjà coutumière à la diabolisation du Tibet par leur pays, leur société et leur régime. Ce sont des hommes de science et non pas des politiciens, mais ils appartiennent à cette catégorie de savants qui servent l’État et ainsi choisissent naturellement l’aveuglement volontaire de la partialité.

Enfin, puisqu’ils aiment tant parler de « l’orientalisme », il est nécessaire de se souvenir que dans les premières pages de son œuvre majeure « L’Orientalisme », Saïd cite deux phrases. La première est celle de Marx : « Ils n’ont aucun moyen de se représenter; ils doivent être représentés par d’autres ». La deuxième est celle d’un auteur anglais : « l’Orient est une carrière » (2).

Juillet 2011

(1)     Film de Francis Coppola, 1937.

(2)     Il s’agit d’une citation de Benjamin Disraeli tirée de Tancred, publié en 1847.

Tous droits réservés sur les photos et textes Tsering Woeser 2011. Traduction par F.N.D., 2011. Ne pas reproduire sans permission.

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