L’expérience d’un diplomate

 Voici le deuxième volet d’une série de neuf récits intitulée “Les petites histoires de Lhassa”, écrite par Tsering Woeser de 2008 à aujourd’hui.

Le diplomate d’un quelconque pays, en poste à Pékin, eut enfin l’opportunité d’aller à Lhassa. Avant les émeutes du 14 mars 2008, il avait déposé sa demande à la mission diplomatique afin de visiter le Tibet, car il prend part depuis plusieurs années à des programmes de soutien à la culture traditionnelle. Il resta 5 jours à Lhassa et me dit après son retour à Pékin qu’il n’avait jamais imaginé que puisse exister à Lhassa une division aussi profonde entre les « Tibetan and Chinese » (ses mots). Lors de ses 5 visites précédentes, au cours desquelles il entra en contact avec des gens de tous les milieux et métiers, les relations entre les deux groupes ne semblaient pas si mal et même relativement polies. Il découvrit que cette politesse avait maintenant disparu.

Lorsqu’il rencontrait des « Chinese », ces derniers arrivaient initialement à se contrôler. Toutefois, après avoir discuté pendant un certain temps, ils commençaient à se plaindre, affirmant que les Tibétains sont pleins d’ingratitude et ne comprennent rien à la reconnaissance, alors que la Chine a donné au Tibet combien de choses et d’argent ! Ils affirmaient encore que la religion tibétaine est très arriérée : les Tibétains étant très paresseux, s’ils quittent les Han, ils n’arriveront même pas à produire une aiguille.

Lorsqu’il rencontrait des « Tibetan », même les administrateurs, à voix basse, lui dirent comment les Han ne leur font jamais confiance, malgré leur grande honnêteté. Impossible donc pour eux d’occuper des responsabilités réelles, ils restent toujours subalternes. Baissant également leur voix, les employés lui expliquaient que règne une atmosphère de terreur, qu’ils doivent constamment rapporter aux chefs leurs moindres rencontres et conversations. Lorsqu’ils ont affaire avec des Han, ils osent encore moins parler à cœur ouvert. Les quelques Tibétains les plus actifs soupiraient, exprimant ainsi leur grief : moi aussi, je suis né sous le drapeau rouge ; moi aussi, j’ai grandi sous le drapeau rouge pour devenir communiste, avec pour seul résultat que lorsque je descends vers l’intérieur du pays, même les restaurants refusent de m’héberger.

Le diplomate me raconta encore une histoire l’ayant particulièrement attristé. Un jour, lui et quelques Tibétains, avec lesquels il organisait un programme culturel, marchaient sur la rue Barkhor. Soudainement, un jeune homme surgit d’une petite ruelle. Tout en courant, il cria d’un air un peu ivre quelque chose en Tibétain ; dans un hurlement, quelques militaires et policiers en civils se précipitèrent aussitôt, l’attrapèrent, le plaquèrent contre le sol pour le battre de toutes leurs forces, le frappant jusqu’à ce que son visage se couvre de sang, puis le traînèrent plus loin. Le diplomate me dit qu’à cet instant, il souhaitait s’interposer, mais craignant que ces amis tibétains à ses côtés soient compromis, le mieux était encore de regarder sans bouger. Il demanda par la suite ce que ce jeune Tibétain ivre avait bien pu crier, mais personne ne voulut lui répondre.

J’ai demandé au diplomate si ce jeune homme avait crié « Bo Tsang Dzan » (en Tibétain : Tibet indépendant) ou « Tsiawa Jenpotche Goutsitchilouodanbasio » (en Tibétain : Que le Dalaï-lama vive éternellement) ? Il fronça les sourcils, essayant de se souvenir, incapable de faire signe que oui.

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