Le Monastère Kirti menacé de destruction


Le Monastère Kirti menacé de destruction

Traduction de 面临灭顶之灾的格尔登寺 par Tsering Woeser, 16 janvier 2011

Le 16 mars dernier, après l’auto-immolation du jeune moine Phuntsok, plus d’un millier de policiers lourdement armés ont encerclé le Monastère Kirti, désarmé et sans défense. Les fonctionnaires et les cadres de tous les niveaux de la province du Sichuan du compté d’Aba, à partir du 20 avril, devront appliquer à la totalité des 2,500 moines du monastère une « éducation patriotique ». Selon les informations, une délégation de hauts fonctionnaires de Pékin y assisteront, ayant transmis en hâte des instructions strictes.

Il est très difficile d’échapper à ce genre de méthode « d’éducation ». Les moines du monastère furent divisés en quatre groupes, les cadres et les policiers furent également divisés en quatre groupes de travail, chacun supervisant un groupe respectif, en plus d’enregistrer soigneusement les noms des moines. Le terme de « supervision » sonne encore trop doux, il s’agit en fait d’un contrôle et de mots d’ordre auxquels on est forcé d’obéir. Si quelqu’un refuse de se soumettre, alors tout est très simple : militaires et policiers viendront le battre, puis il disparaîtra. Où disparaîtra-t-il? Dans une prison ou dans un autre endroit inhumain, nous ne le savons pas. Tout ce que nous savons c’est qu’à ce jour, des centaines de moines ont été emmenés de la sorte. Il n’y a pas longtemps, dans un autre monastère de la région d’Amdo  – le Monastère Labrang, nous avons appris que le moine Jamyang Jinba décéda finalement après avoir subi une cruelle torture. Il y a trois ans, il fut arrêté pour 15 jours pour avoir participé à des manifestations pacifiques. Lorsqu’il fut enfin libéré, non seulement était-il devenu aveugle des deux yeux, mais les os de sont corps entier avaient été brisés!

Aucun des représentants du gouvernement ne s’est exprimé publiquement pour expliquer pourquoi la situation des Tibétains d’Aba était si sévère. Au contraire, ils prêchent toujours le même discours : le peuple tibétain est ô combien heureux, il jouit ô combien de ses droits et de sa liberté, il est ô combien reconnaissant à notre Parti, etc. Pas un mot sur le fait que le Monastère Kirti est assiégé : en plus d’être lourdement gardé par les militaires, le monastère est entouré de fil barbelé déployé par les soldats, qui construisent des fortifications et installent partout des sacs de sable et des tours de garde. Plus grand encore qu’une prison, on dirait un camp de concentration en temps de guerre.

Jusqu’à aujourd’hui, depuis un mois complet, le monastère ne peut pas organiser normalement ses leçons bouddhistes, les moines ne peuvent s’adonner à la pratique de la méditation, mais sont plutôt enfermés toute la journée pour « l’éducation ». Même l’approvisionnement en nourriture fut coupé et la pénurie est chaque jour plus visible. La population en dehors du monastère est de plus en plus impatiente, espérant faire parvenir du beurre, de la tsam-pa ou des crêpes à l’intérieur, mais elle est repoussée sans pitié. Les autorités cherchent avec empressement à couper la relation entre les moines et la population, semblable au lien qui unit la chair et le sang. Même les gens voulant prier dans le petit temple près du monastère ne peuvent que le faire sous la surveillance de la police : un par un, ils entrent, un par un, ils sortent.

Les moines qui me transmettent ces vérités souffrent terriblement. Même s’ils se sont réfugiés en exil en Inde, ils utilisent avec bonheur leur liberté, loin de la terreur. Ils disent qu’établir des communications avec le Tibet intérieur est très difficile et que la situation réelle pourrait bien être encore pire. Au-dessus de la tête de chaque moine du Monastère Kirti s’abat un désastre des droits de l’homme et le Monastère Kirti, avec sa longue histoire culturelle et ses riches enseignements, risque d’être détruit par cette catastrophe. Cela me rappelle qu’il y a quelques années, des milliers de moines du Collège bouddhiste Larung Gar du Serthar furent tués, et des milliers de nonnes furent expulsées et déplacées. À cette époque, Sa Sainteté le Jigme Phuntsok demanda avec regret aux nonnes d’accepter ce malheur, car toute protestation risquait de détruire le collège, établi à la suite de grands efforts.

Les fonctionnaires ne semblent pas avoir le moindre plan de réconciliation, mais au contraire augmentent de plus en plus la pression : ils ont dépêché plusieurs véhicules à l’intérieur du monastère pour capturer l’unique voiture d’un jeune moine. Et lorsque la population d’Aba chercha à pétitionner les autorités à l’ancienne – en bloquant la route afin de mettre fin aux arrestations – la réaction des policiers fut stupéfiante. Ceux-ci lancèrent finalement leurs chiens bien entraînés, qui foncèrent férocement sur les vieux, les femmes et les enfants. Pour dire la vérité, je n’ai vu des scènes d’une telle horreur qu’au cinéma, dans les films sur la Seconde Guerre mondiale, lorsque les nazis lâchaient leurs chiens vicieux pour mordre des innocents sans défense. Toutefois, la « libération » des Tibétains n’était-elle pas supposée inaugurer la meilleure époque de leur histoire? Or, de toute leur histoire, il n’y a jamais eu d’époque plus cruelle sur la terre du Tibet!

Le Monastère de Kirti est responsable de près de vingt temples affiliés, dispersés à travers la région de l’Amdo, au Sichuan, Gansu et Qinghai. Sa place dans notre histoire et son influence actuelle ne peuvent être éliminées par les armes, car il pourra survivre à cette catastrophe comme à l’époque de la Révolution culturelle. Comme aujourd’hui, il résistera à la menace de destruction, et son esprit indomptable se diffusera à travers le Tibet. Chaque monastère se changera en un Monastère Kirti, chaque moine sera un moine de Kirti, et le Monastère Kirti, en raison de son sacrifice tragique, restera gravé dans le cœur des Tibétains. Comme un poème dédié à Jigme Phuntsok du Collège bouddhiste Larung Gar le disait : « Au moment où toi,  innombrable et anonyme, quitteras ton corps de chair et de sang, est-ce que Bouddha versera une larme ou laissera voir un sourire? Peu importe, car à ce moment, ma confiance redoublera! »

19 avril 2010

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