Se souvenir du sacrifice du jeune moine Phuntsok

Se souvenir du sacrifice du jeune moine Phuntsok

Traduction de 铭记以身献祭的年轻僧人平措 par Tsering Woeser, 22 janvier 2011

Le 16 mars 2008, dans le compté d’Aba de l’Amdo, une foule de moines et de citoyens est descendue dans les rues, faisant entendre la clameur des manifestations. En conséquence, l’appareil d’État tua de nombreuses personnes, incluant une femme enceinte, un enfant de 5 ans et la lycéenne Leng Zhucuo, âgée de 16 ans. Trois ans après ces événements, les Tibétains ont tous allumé des chandelles à beurre dans leur maison et monastère pour commémorer les victimes. Et pour le moine Phuntsok du Monastère de Kirti, le chemin de la commémoration passa par l’auto-immolation.

Seul, il quitta son monastère – sous la surveillance stricte de la police militaire – et entra dans l’avenue éclairée par le soleil de l’après-midi. Soudain, il se transforma en boule de feu ardente. Sa voix s’éleva alors du brasier : « Laissez Gyara Rinpoche revenir au Tibet! Le Tibet a besoin de liberté! » Les passants le regardaient, pris de stupeur, alors que la rue se remplie entièrement de forces antiémeutes, de policiers, de militaires, d’agents en civil, tous portant des armes. Ils l’entourèrent aussitôt et se mirent à battre sauvagement de leur gourdin – mais battaient-ils les flammes ou frappaient-ils Phuntsok?

Le 17 mars à environ 3 heures du matin, Phuntsok s’est sacrifié. Né en 1991, il n’avait que 20 ans, sa famille est originaire du village de Maierma du comté d’Aba. Deux moines du Monastère de Kirti, l’un au Tibet intérieur et l’autre ayant traversé l’année dernière les glaciers pour s’échapper à Dharamsala, ont accepté d’accorder une entrevue à moi et quelques amis. Ils disent avoir vu la police battre Phuntsok, après quoi un certain nombre de moines et de laïcs se sont courageusement précipités pour amener Phuntsok à l’hôpital près du monastère, mais l’hôpital avait déjà fermé ses portes. Les hommes se sont à nouveau remis en route, portant Phuntsok vers la résidence des moines, où ses parents paniqués pleuraient abondamment. Ils ont ensuite apporté Phuntsok en courant à l’hôpital du comté. Mais l’hôpital refusa de l’accepter. Afin de sauver Phuntsok, les moines ont finalement remis Phuntsok à la police et aux autorités, les suppliant de lui sauver la vie. Il était environ 5 heures.

Ce n’est que très tard que l’hôpital reçut enfin l’autorisation de soigner Phuntsok, mais il n’y avait alors aucune chance de le sauver, et on leur refusa également de remettre le corps de Phuntsok à ses proches. Ce n’est qu’à un peu plus de 16 heures que l’hôpital leur rendit finalement le corps de Phuntsok. J’ai entendu dire que certains fonctionnaires avaient d’abord examiné le corps. La police a également averti le Monastère que l’enterrement devait être organisé avant le 18 mars à 8 heures et qu’il leur était interdit de conserver le corps.

Les médias étrangers ont rapporté tour à tour la mort tragique de Phuntsok. Face à cette situation, l’Agence de nouvelles officielle chinoise Xinhua a dû reconnaître l’incident, mais rapporta d’abord que le moine s’étant auto-immolé était Peng-cuo, 24 ans (c.-à Phuntsok). Elle modifia cette version plus tard pour dire qu’il s’agissait d’un épileptique de 16 ans. Les arguments de l’Agence de nouvelles Xinhua étaient les suivants: la patrouille policière locale éteignit à temps le feu, et emporta rapidement Phuntsok vers l’hôpital le plus proche, mais « un groupe de moines déloyaux du Monastère de Kirti – sans égards à la sécurité du blessé – ont forcé le passage pour emmener Phuntsok afin de le dissimuler dans la résidence monastique ». Après de nombreuses négociations de la part du gouvernement local et de la mère de Phuntsok, ce n’est qu’à 3 h le 17 mars que le Monastère de Kirti rendit Phuntsok à sa mère. Les autorités locales et sa mère apportèrent immédiatement Phuntsok à l’hôpital populaire de la préfecture d’Aba. « En raison du retard causé par le fait que le blessé fut caché dans le Monastère de Kirti, où il perdit un temps précieux pour sa guérison, le traitement s’est révélé impossible et sa mort fut constatée le 17 mars à 3 h 44 ».

L’Agence de nouvelles Xinhua a tenté d’insinuer que Phuntsok souffrait de maladies physiques ou psychologiques, et essaya d’imputer aux moines et au monastère la responsabilité du meurtre. Cette rhétorique rappelle celle du 27 février dernier, lorsque le moine Tapey s’immola en pleine rue et fut fusillé par la police. Dans de nombreuses dépêches aux médias étrangers, l’Agence de nouvelles Xinhua dut admettre qu’il y eut effectivement un « homme portant une soutane qui s’auto-immola », mais nia que la police ouvrit le feu sur lui. L’agence affirma également que les médecins nièrent la présence de blessures par balle, disant que sont corps ne portait pas d’autres traces que celles des brûlures auto-infligées. Cependant, en vérité, l’hôpital tenta de pratiquer des amputations sur Tapey, notamment sur sa jambe et son bras droits frappés par les balles, afin de détruire les preuves, malgré le fait que sa mère refusait catégoriquement de laisser faire l’amputation.

L’Agence de nouvelles Xinhua a également rapporté les dires de son père, selon lequel Phuntsok « s’est auto-immolé seul, et qu’en dehors des brûlures, il n’y avait pas d’autres blessures. » Ce fut exactement la même chose à propos de la fusillade lors de l’auto-immolation de Tapey l’année dernière, où l’Agence de nouvelles Xinhua « cita les paroles d’un moine tibétain, affirmant qu’il avait inventé l’histoire de la fusillade ». En vérité, le moine Jiangkou du Monastère de Kirti, qui avait photographié la police tirant sur Tapey s’auto-immolant, et avait même diffusé les photos prises sur place, a ensuite été condamné à une peine d’emprisonnement de six ans. À ce jour, il est toujours en prison.

Phuntsok n’est pas mort de son auto-immolation : aux brûlures se sont ajoutées les blessures causées par les coups des policiers. Il a été battu à mort, il a été assassiné. Depuis, le 16 mars, jour d’anniversaire de la répression des Tibétains, commémorera à jamais le sacrifice du jeune moine Phuntsok, âgé de 20 ans.

 

22 mars 2011

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