« Tu veux garder ton emploi, oui ou non? »

Traduction de “想不想要饭碗”?, 29 mars 2012

Après que les protestations de 2008 eurent éclaté, les autorités firent s’abattre sur le Tibet une large répression, dont plusieurs des méthodes de « contrôle » restent encore utilisées aujourd’hui. L’été dernier, lors de mon voyage dans la région de Kang, j’ai appris que l’ensemble des fonctionnaires de l’État dans les régions tibétaines de la province du Sichuan doivent remplir un formulaire spécial, dont le contenu comprend les questions suivantes : 1. Est-ce qu’il y a un moine ou une nonne bouddhistes dans votre famille? 2. Votre maison comporte-t-elle une icône bouddhiste sacrée? 3. Une photo du Dalaï-Lama est-elle affichée dans votre maison? 4. Des membres de votre famille se trouvent-ils à l’étranger? 5. Possédez-vous un passeport? 6. Avez-vous une double croyance? (croire à la fois au Parti communiste et au bouddhisme). Ce formulaire, bien que devant être rempli par les Tibétains comme par les Chinois, vise en fait très clairement les Tibétains.

 Comme me le demanda un ami taïwanais vivant, dans une société démocratique : c’est très ennuyant, on le remplit et ensuite quoi? Je lui répondis : si vous répondez positivement, vous êtes inclus dans la « liste noire » et devenez un objet de suspicion, si vous répondez par la négative, alors vous vous conformez aux objectifs de l’éducation du Parti. Cet ami m’a demandé: mais leur esprit est-il vraiment si simple? Je lui ai répondu : ils connaissent les véritables pensées des Tibétains, mais ils cherchent à ce que les Tibétains se confessent un par un, le but ultime étant la dissuasion et leur stigmatisation.

 

Dans le livre « Le cri du lion des neiges en l’année du rat – Souvenirs des événements de 2008 au Tibet », j’ai décrit comment dans chaque unité de travail, école et comité de quartier de Lhassa étaient organisées des assemblées générales « pour exposer et critiquer la clique séparatiste du Dalaï ». Dans ces assemblées, chacun devait écrire une dénonciation et la lire à haute voix en public. Ce qui mit en furie la plupart des Tibétains fut que l’accusation dénonçait le Dalaï-lama, mais obligeait les Tibétans à le nommer « Dalaï », sans le titre honorifique de « Lama », afin de bien vérifier si leur dénonciation était « sincère ».

 Il y a plusieurs années, alors que je travaillais à l’alliance culturelle tibétaine, j’ai également dû me soumettre à un « examen » similaire, sur lequel j’ai écrit ce commentaire :

  « Tous les êtres humains naissent libres et…… », « Tous les êtres humains ont la liberté et le droit d’opinion, de conscience et de religion… » C’est ce qu’annonça la Déclaration universelle des droits de l’homme au monde entier il y a un demi-siècle. Ce sont là les deux phrases les plus émouvantes et les plus rassurantes – mais également les deux phrases les plus semblables à un délire. Surtout dans le Tibet d’aujourd’hui, où nous ne savons pas si nous pourrons un jour entendre le mot « droit », qui est pourtant si étroitement lié à la vie. Nous n’avons pas de tels droits. Nous avons été obligés d’entendre beaucoup trop souvent, comme un tonnerre qui perce nos oreilles, qui retentit le jour et la nuit, encore et encore : c’est interdit, interdit, interdit!

 En cet après-midi, caché dans le dortoir de mon unité de travail, qui ressemble à une caserne militaire, j’ai regardé chaque mur et chaque case dans ma bibliothèque. Ces objets qui m’ont accompagné dans d’innombrables moments de ma vie : un foulard de couleur sombre, une chandelle cérémoniale pas très raffinée, les photographies de moines tibétains que l’on m’a données ou que j’ai prises moi-même, cette petite sculpture en argile de Sakyamuni, avec sur sa tête ses cheveux bleus, qui ressemblent à de l’eau qui coule, mais révèlent aussi un soupçon de mélancolie. Cette mélancolie qui m’apparaît clairement en ce moment. Ces objets – tous – sont pour moi des symboles de ma foi, débordant de beauté artistique, mais pour le moment je dois les décrocher, les rassembler, les cacher dans un coin où personne ne les trouvera. Parce que ce sont tous des objets interdits : les objets religieux ne sont pas autorisés à être exposés dans une maison, c’est absolument interdit!

 Demain, ils viendront dans les maisons et les chambres pour inspecter, oui, c’est exactement le mot : inspecter! Quand je pris les foulards, les chandelles cérémoniales, les icônes et les statues bouddhistes pour les empiler tous à l’intérieur d’une boîte en carton, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une profonde honte.

 En fait, ce  genre de « contrôle des personnes » est une pratique du Parti communiste très répandue, qui dispose de ses propres procédures. Après les évènements de Tiananmen en 1989, on organisa partout en Chine des purges politiques, qui prirent la forme de réunion, de déclaration, de confessions écrites afin d’évaluer et d’inscrire chaque procédé dans les dossiers personnels. La même chose est vraie aussi pour les membres du « Falun Gong » : toutes les personnes qui admettaient avoir pratiqué le Falun Gong et qui refusaient d’y renoncer furent exclues de leur poste, envoyées dans des camps de travail.

 Un Tibétain de la région de Kang m’a dit qu’en plus de remplir un formulaire, les autorités organisent encore plusieurs autres activités, telles que chanter des « chansons communistes », des journées de « reconnaissance » envers le Parti, visant à développer le « rejet du passé et l’enthousiasme pour le présent ». On a même exigé que, face à une caméra, les gens déclarent à haute voix : « Je suis contre la clique du Dalaï, je remercie le Parti communiste ». Le plus humiliant est que, lors de chacune de ces activités, les responsables ne cessent de questionner leurs employés : « Tu veux garder ton emploi, oui ou non? »

 3 mars 2012

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