« J’ai pris le train pour aller à Lhassa »

Traduction de 唯色:“坐上了火车去拉萨……”
 
 

Dans le train de la ligne Qinghai-Tibet, rempli de touristes venant de partout en Chine, une chanson naïve, vieille de plusieurs années déjà, résonne encore : « J’ai pris le train pour aller à Lhassa ». Un fonctionnaire originaire de la province de Hubei m’a demandé, visiblement un peu mal à l’aise : en ce qui concerne la loi et l’ordre, comment se passent les choses à Lhassa? « Pour vous, c’est très sécuritaire. » ai-je répondu, en insistant délibérément sur le « vous ». Quelques jeunes personnes assises à côté, parlant mandarin avec l’imprenable accent de Pékin, écoutaient attentivement et m’ont demandé de m’expliquer. « Les rues sont pleines de policiers, en uniforme et en civil », répondis-je.

Le fonctionnaire est un homme qui comprend vite; il demande : « Les Tibétains trouvent-ils cela très gênant? »

Un jeune éructa aussitôt : « Est-ce qu’il y a un lien avec les deux ou trois auto-immolations de Tibétains? »

Apparemment, ils ont entendu parler des immolations, en dépit du fait que l’appareil médiatique du Parti ne l’ait mentionné que rarement et que les organisations du Parti à tous les niveaux ne permettent pas d’en parler ouvertement.

Je les regarde comme je regarderais des gens venus d’un pays qui m’est étranger : « Ce ne sont pas que quelques-unes. Il y a déjà plus de cinquante Tibétains qui se sont immolés, de tous les coins du Tibet, même parmi les exilés ».

« Pourquoi s’immolent-ils? » certaines personnes me demandent-elles nonchalamment. D’autres personnes détournent aussitôt la tête, préférant fixer le paysage qui défile derrière les fenêtres.

J’ai pu ressentir qu’il y avait entre nous une barrière linguistique, bien que nous parlions tous le mandarin. J’ai pensé intérieurement que, même si les immolations ne sont absolument pas un phénomène tragique inédit, pour les gens qui n’appartiennent pas à cette culture, il est peut-être plus facile d’imaginer que ce sont des intérêts individuels qui poussent les immolés à commettre ces gestes, alors qu’il est beaucoup plus difficile de comprendre que tant de gens puissent le faire pour le salut de leur nation. Mais j’étais tout de même prête à dire quelques mots, tel que leur présenter les derniers mots laissés par quelques-uns des Tibétains immolés.

Mais, soudainement, plus personne ne semblait vouloir en entendre parler. Un voyage au Tibet, après tout, est le rêve de beaucoup de Chinois, et malgré le fait que le transport soit plus pratique aujourd’hui, il est toujours difficile de pouvoir profiter d’un congé de plus de dix jours dans une année, et tous cherchent à en profiter au maximum. Ils ne peuvent d’ailleurs s’empêcher de laisser leur marque sur chaque attraction : « tel ou tel est passé par ici ». Leurs pensées sont absorbées par le paysage le long de la voie ferrée et par les « attractions du Tibet » recommandées par les agences de voyages. Ils ne se soucient guère de la vie des habitants locaux, qui n’ont rien à voir avec les attractions, exactement comme les Tibétains qui se sont immolés.

Bouddha Dhamma dit que tous les hommes sont créés égaux, mais il existe en réalité tout un monde de différences qui s’incarne précisément dans les différences entre les groupes ethniques. Lorsque le train pleinement chargé est arrivé à la gare de Lhassa, en dehors de la douzaine de Tibétains qui furent détenus par la police militaire (ils ont utilisé un petit appareil semblable à celui servant à numériser les cartes bancaires afin de vérifier les cartes d’identité. Lorsque j’ai remis ma carte d’identité, j’ai entendu aussitôt une forte voix m’annoncer : « Woeser, veuillez rester ici »), les autres passagers non-Tibétains, très excités, se sont immédiatement précipités vers Lhassa, sans aucune embûche; même les passagers ayant souffert tout le long du trajet du mal d’altitude semblaient avoir immédiatement retrouvé toute leur vitalité.

Et nous, alors, les Tibétains arrêtés, que devons-nous faire? Nous avons été emmenés au poste de police à proximité de la gare. Je n’ai pu m’empêcher de penser aux Tibétains qui, au début de l’année, se sont rendus en Inde pour participer à l’Assemblée bouddhiste présidée par Sa Sainteté le Dalaï-lama, dont plusieurs d’entre eux, originaires de Lhassa, ont été enfermés dans différentes « classes » pour subir un lavage de cerveau. Au moment où ils ont été emmenés de force par les policiers, appréhendés dans leur maison ou sur le chemin du retour, étaient-ils aussi nerveux que moi en cet instant?

Deux Tibétains d’âge moyen, originaires de la préfecture du Hainan du Qinghai, parce qu’ils n’avaient pas en leur possession « un permis d’entrée au Tibet » furent rapatriés vers leur ville d’origine dès le lendemain. Les policiers tibétains ne portaient aucune attention aux supplications des deux hommes, répétant à maintes reprises que la délivrance du « permis d’entrée au Tibet » est la responsabilité des organes de sécurité publique du comté ou d’un niveau supérieur. Il est amusant que deux jeunes femmes, en apparence chinoises, tentaient de se justifier en disant qu’elles étaient en fait des « fausses Tibétaines », ce qui surprit grandement les policiers. Ils leur demandèrent de s’expliquer, et elles répondirent que pour obtenir les avantages offerts aux minorités ethniques lors de l’examen d’entrée à l’université, elles ont changé leur nationalité, passant de Han à Tibétaines. « Et maintenant, nous avons tant d’ennuis », disaient-elles avec regret.

Tous les « Tibétains titulaires du permis d’entrée au Tibet » durent remettre leur carte d’identité, qui fut photocopiée, et indiquer leur adresse à Lhassa, la raison de leur venue et leur identité. Ils durent encore signer leur nom et apposer leurs empreintes digitales d’un rouge sang. Bien que je ne possède pas ledit permis, mais que j’appartienne à la liste des personnes particulières qui doivent quitter Pékin avant le début du 18e Congrès national du Parti, j’ai également dû me soumettre à ces formalités.

Lorsque je sortis de la station de police, deux jeunes de la région d’Amdo, qui avaient obtenu le permis d’entrée à Lhassa et qui m’accompagnaient, se sont exclamés en soupirant : « Il est si difficile pour les Tibétains d’entrer à Lhassa », leur voix s’est ensuite étranglée dans les sanglots.

10 septembre 2012, Lhassa

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2 commentaires pour « J’ai pris le train pour aller à Lhassa »

  1. A reblogué ceci sur Petit boudoir dans l'immensité and commented:
    Sans rapport direct avec mon wordpress, je partage cet article de Woeser.

  2. Kathy44 dit :

    Voici un article qui t’interessera surement Bonne journee ensoleillee Catherine Ps: est-ce qu’il y a une reunion speciale forum de prevue avec les volontaires? 

    Catherine

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