« Chercher querelle », « petits détails », « établir l’autorité »

Traduction de 挑刺小事树权威

Pour dire la vérité, lorsque j’exprime une opinion contraire à celle des dirigeants tibétains en exil, même si c’est pour rappeler que le décompte des immolations doit remonter jusqu’à celle de Libai en 2009, j’ai une hésitation et une confusion sans précédent. Des voix me parviennent de l’extérieur des frontières qui affirment fortement et sûres d’elles-mêmes : en ces temps difficiles, nous devons serrer les rangs, il ne faut pas se chercher querelle, il ne faut pas influencer les grandes circonstances en raison de petits détails, c’est le temps d’établir l’autorité du chef, et non pas de le critiquer… Ce genre de paroles, pour moi qui vis dans une société dictatoriale, sont trop familières. Les dictateurs toujours s’appuient sur ce genre de prétexte pour exiger de la société qu’elle soit « unie dans la détermination, unie dans l’action, unie dans la discipline ».

Critiquer les dirigeants, cependant, devrait être une norme fondamentale d’une société démocratique. Réprimer de telles critiques, quels que soient les motifs et les raisons, est incompatible avec la démocratie. Une société démocratique d’âge mûr ne devrait jamais traiter les élus comme de « Grands Leaders », mais plutôt comme des objets qui nécessitent une constante surveillance. « Le président n’est pas fiable » est le point de départ des idéaux démocratiques, dompter le gouvernement et les dirigeants est la tâche fondamentale de la politique démocratique. Et à cette fin, il s’agit d’abord de la liberté de critiquer. Par conséquent, une société démocratique sera remplie de ce genre de grandes et petites « critiques » contre les dirigeants.

 Oui, nous traversons des moments difficiles, mais ces difficultés ne sont pas une raison pour exclure la critique. À l’inverse, il faut encore prévenir les erreurs des dirigeants par la critique. En fin de compte, si les critiques sapent vraiment l’unité, la responsabilité n’incombe qu’aux leaders eux-mêmes : tant que ces derniers accepteront les critiques, l’unité ne sera que plus forte. Aristote a dit que « la morale est un tout » — une personne ne peut pas respecter la morale dans les « grandes choses » seulement pour l’abandonner complètement lorsque les « petites choses » l’exigent. En vérité, abandonner la morale même sur un détail minuscule implique le début du déclin de l’ensemble. De même, « les grandes circonstances » et les « grandes choses » sont également un tout, et le problème que révèle ce « détail » est indéniablement présent à l’intérieur des circonstances plus larges. Ainsi, critiquer ce « détail » non seulement influencera les « grandes choses », mais même les aidera.

Une société démocratique peut évidemment engendrer de très grands leaders, mais il s’agit toujours d’un jugement final et jamais d’un couronnement au moment de leur élection. Être élu n’est pas la preuve de cette grandeur : ce n’est que le début de l’épreuve à passer. Lorsque l’on regarde l’histoire, dans tous les endroits de ce monde, partout vous trouverez des élus qui ont brisé la confiance des électeurs. Il faut retenir cette leçon et, en tant qu’électeurs, seule la critique est la solution : la critique seule est apte à nous éviter de nous joindre à la liste de ces perdants, voilà pourquoi nous devons lui être reconnaissants.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama dispose d’un pouvoir inhérent et suprême, que le peuple tibétain reconnaît inconditionnellement. Si Sa Sainteté le Dalaï-Lama a abandonné une telle autorité en politique, ce n’est pas pour qu’un autre puisse prendre en charge cette autorité. Cela n’est ni nécessaire, ni acceptable pour le peuple. Sa Sainteté le Dalaï-Lama vise une transformation fondamentale, comme le slogan démocratique de Taiwan le déclarait : « le peuple est roi ». Ainsi, le peuple deviendra l’autorité politique et les dirigeants politiques deviendront des fonctionnaires qui servent ce peuple.

En examinant bien, on voit que l’un des critères d’une société démocratique est l’attitude des dirigeants envers le peuple. Si un dirigeant est arrogant, croit que lui seul a raison, réprimande les opinions contraires, il est évident que ce dirigeant n’a pas encore compris ce qu’est la démocratie et cette société n’a pas encore su rendre réalité le pouvoir par le peuple.

De quelle manière les leaders politiques en exil après la retraite de Sa Sainteté établiront leur légitimité (différente de celle — infaillible — de Sa Sainteté le Dalaï-Lama) en tant que représentants des six millions de Tibétains de l’intérieur sera toujours un problème majeur, et propre à la vie du Tibet en exil, mais qui devra être réglée. En réponse, s’appuyer sur à peine quelques dizaines de milliers de voix en exil ne suffit pas. Avant que les six millions de Tibétains ne puissent être en mesure d’utiliser leur droit de vote, cette représentation devrait au moins tenir compte de l’interaction étroite des dirigeants en exil et de l’intérieur du Tibet. Cet échange doit comprendre autant de louanges que de critiques. Et les dirigeants en exil au minimum doivent se montrer humbles, bons, positivement réactifs dans ce processus.

Pour incarner un niveau encore plus élevé de légitimité, alors il faudrait jouer un rôle de leadership efficace pour guider les Tibétains et leur proposer des moyens et une direction. Tout le monde sait que cela est ardu, mais celui qui sera capable de réaliser une percée dans cette situation difficile deviendra un grand leader politique.

J’attends.

5 mars 2012

 

Nous vous incitons à nous faire part de vos commentaires : ceux-ci seront traduits en Chinois et transmis à l’auteur Woeser.
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Un commentaire pour « Chercher querelle », « petits détails », « établir l’autorité »

  1. Nous avons actuellement un débat qui porte sur les valeurs que nous devons afficher et pratiquer dans notre défense de la cause tibétaine. Peut on publiquement préconiser la violence légale, comme la peine de mort, faire l’éloge de la colonisation( historique française, en Afrique du Nord ou en Asie) stigmatiser l’Islam, faire preuve de paroles discriminatoires ou insultantes à l’égard des femmes et se poser comme défenseur des Tibétains, notamment lorsqu’on occupe une fonction représentative élue. Certain nous disent » ne dites rien , nous allons perdre un ami », d’autres nous déclarent, « alors c’est ça la cause tibétaine? Finalement vous êtes des réactionnaires ». Nous avons pensé que la juste solution était plutôt d’affirmer ce qu’étaient les « valeurs » que , dans leur majorité les Tibétains eux même souhaitaient mettre en avant dans leur résistance: non violence, respect de l’autre, lutte contre l’oppression d’un peuple par un autre, non discrimination entre les sexes… et de demander à chaque « Tibet supporter » de les faire siennes. Comment voyez vous cela chère et courageuse Woeser.

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